L'INSERTION INTERNATIONALE D'UNE ÉCONOMIE SOCIALISTE ET SES DÉFIS
par Claude MORIN
Version remaniée en mai 2000 d'un document publié lors de la «Conférence internationale de solidarité avec Cuba», 15-16 mars 1996.
Cuba avait en 1989 une économie très dépendante du commerce
extérieur et du bloc soviétique avec lequel elle réalisait 80 % de ses
échanges. Les importations représentaient environ 40 % du PIB alors qu'elles
comptaient pour 25 % dans des économies latino-américaines comparables.
L'effondrement et la reconversion de ses anciens partenaires ont désorganisé
l'activité économique à Cuba, entraînant des pénuries de
toutes sortes, une chute de la production faute de pétrole, de matières
premières ou de pièces de rechange, et une paralysie des projets en cours. La
production a décliné d'année en année. Le PIB ne
représentait plus en 1994 que 65 % du niveau de 1989. La capacité d'importation
était tombée de 8,1 à 1,7 milliards $, dont la moitié servait
à importer le pétrole indispensable au fonctionnement de l'appareil
productif.
Peu de gouvernements auraient survécu à une telle catastrophe. S'il n'y a pas eu d'explosion sociale, c'est que le gouvernement Castro jouit d'une réserve de légitimité, assise sur des réalisations qu'il entend préserver au maximum, et qu'il a démontré une volonté et une ingéniosité à surmonter la crise et à en amortir les effets. Il a osé emprunter des voies qu'il s'interdisait auparavant, conscient que la priorité était d'abord la survie même de l'expérience socialiste. Il l'a fait avec prudence pour éviter les dérapages qui ont débouché sur le chaos, la violence, la misère en Europe de l'Est. Il l'a fait surtout avec une vision stratégique qu'il développait dans les années quatre-vingt, avant que la crise ne frappe. La réinsertion internationale n'est pas une fin en soi. Elle est un moyen, adapté à un contexte de mondialisation, d'assurer la viabilité et le dynamisme d'un projet global, à la fois socialiste et national. L'objectif était de freiner à court terme la chute, consécutive à une transition brutale, puis de relancer à moyen terme la croissance afin d'élever de façon durable le niveau de vie de tous.
Une stratégie à la fois audacieuse et prudente
La stratégie économique tient compte des atouts et des besoins de Cuba. L'ouverture internationale est une nécessité et l'autarcie est impossible. Elle s'applique dans un contexte externe défini par l'embargo que les États-Unis voudraient multilatéral. Elle doit tenir compte des intérêts des partenaires étrangers, dans ce qu'ils ont de complémentaires. Mais l'essentiel est que Cuba demeure le maître d'œuvre du développement et que les bénéficiaires en soient tous les Cubains. Tels sont les principaux paramètres d'une stratégie qui doit naviguer entre des contradictions, sans perdre le cap, en s'adaptant constamment. Il ne s'agit pas de changer le système, mais de le consolider, en l'améliorant, y compris par l'apport de capitaux étrangers. Les Cubains sont passés maîtres dans l'adaptation. A la façon du crocodile, un reptile qui a survécu à la disparition des grands sauriens, en s'adaptant. L'île de Cuba n'a-t-elle pas la forme d'un caïman?
Les dirigeants pratiquent une stratégie de récupération fondée sur l'identification de deux secteurs exportateurs, l'un moderne (tourisme, biotechnologie) capable de conférer un dynamisme, l'autre traditionnel (sucre, nickel, tabac) capable de fournir une plate-forme. Mais les deux ont besoin d'investissements massifs. Le processus de réinsertion ne peut se faire avec des taux de croissance faibles. Cuba aurait besoin de taux de croissance annuels de 8 %. Il est probable qu'il devra se contenter de 4 %. Il n'aura pas à ce rythme récupérer le niveau de 1989 avant 2005. Cuba a un grand besoin de capitaux étrangers.
1. Dénoncer le blocus
En octobre 1960, Washington décrétait un embargo contre Cuba. D'abord limité aux exportations, il devait l'étendre à compter de février 1962 aux importations. Il a aussi cherché à le faire appliquer par d'autres pays en vue de le transformer en véritable blocus. Cette mesure visait à asphyxier l'économie cubaine en vue de provoquer la chute du gouvernement Castro. Elle a été à cet égard un échec retentissant. Pourtant, depuis 1991, les États-Unis ont œuvré à durcir l'embargo, à le rendre plus étanche. Ainsi la «Loi pour la démocratie cubaine» frappe les navires qui passent par les ports cubains. La loi Helms-Burton votée en mars 1996 menace les compagnies étrangères de poursuites si elles «trafiquent» avec des biens saisis à un ressortissant des États-Unis.
Que signifie l'embargo pour Cuba? Ne pas avoir accès à des marchés; se heurter à des barrières souvent infranchissables pour obtenir certaines pièces, technologies, matières premières; verser de grosses commissions à des intermédiaires; entreprendre des négociations qui sont ensuite annulées en raison de pressions politiques; ne pas avoir accès à plusieurs formes de financement public et multilatéral. Cuba paie son crédit à court terme plus cher (surprime d'environ 3 %, ce qui équivaut à une majoration de 25-30 %) à cause de son statut de pays à risque élevé en raison du blocus. Depuis 1992, les compagnies de transport maritime demandent des tarifs supérieurs à cause des coûts reliés à l'interdiction de fréquenter un port US en dedans de 180 jours. Les sociétés faisant affaires avec Cuba et avec les États-Unis sont soumises à des pressions, par exemple ce fournisseur canadien de papier et de bois qui a dû interrompre ses ventes à Cuba pour ne pas perdre ses débouchés outre-frontières. Des sociétés pharmaceutiques cessent de vendre à Cuba parce que leurs produits contiennent des éléments d'origine états-unienne ou utilisent des brevets US: ainsi ces deux fournisseurs australien et suédois de stimulateurs cardiaques. Presque 500 sociétés figurent sur la liste noire des États-Unis parce qu'elles font des affaires à Cuba.
Cuba estime que l'embargo lui avait coûté jusqu'en 1998 plus de 65 milliards $. Un économiste calculait qu'une levée partielle occasionnerait une hausse de 25 % du revenu national. La coopération avec l'URSS a permis de neutraliser pendant près de trente ans une partie des effets du blocus. Avec la fin de cette relation spéciale, on comprend que Cuba ait consacré autant d'efforts à dénoncer l'embargo. Pour la huitième année consécutive, l'Assemblée générale des Nations unies a voté en novembre 1999 une résolution cubaine réclamant la levée du «blocus économique, commercial et financier» (avec seulement 3 voix contre). La progression des votes en faveur de la résolution cubaine a été constante depuis 1992, ce qui constitue un camouflet pour Washington.
2. Développer le tourisme international
Fidel déclarait en 1993 que Cuba était disposée à relever le défi des 10 millions de touristes, ce qui rapporterait des revenus de 10 à 15 milliards $. On est encore loin de cet objectif, mais on devrait atteindre le million en 1996. C'est une renaissance pour une industrie florissante avant la Révolution (270 000 touristes en 1957, 21 % du marché caraïbe). Cuba a longtemps boudé ce secteur, n'y voyant qu'une source de maux (dont la prostitution, le jeu, la criminalité) et de dépendance. Un revirement était enclenché avant 1989 quand se créent les premiers partenariats entre des sociétés espagnoles et Cubanacán. Dès 1992, Cuba accueillait 500 000 touristes et enregistrait des recettes brutes de 530 millions $, soit le quart des devises gagnées cette année-là. Les infrastructures se mettent en place pour accueillir en l'an 2000 2,5 millions de touristes pour des recettes de 3 milliards $. [Il est peu probable selon les entrées des trois premiers mois -- 0,5M -- qu'elles atteignent 2M en 2000.]
L'industrie touristique constitue la voie la plus rapide et la plus efficace d'obtenir des devises. À la différence d'autres pays, l'État cubain est un partenaire incontournable. Il apporte des actifs nationaux (sans les aliéner) et partage les profits avec les intervenants étrangers. En échange de coûts assumés en partie en pesos, il obtient des devises. Cubanacán s'est mué en un vaste holding avec plus de 17 filiales (plusieurs à l'étranger) et 18 000 travailleurs, offrant une gamme de produits touristiques.
Certes il y a l'envers du décor. On a parlé de l'«apartheid touristique» pour désigner cette juxtaposition d'installations et de services en devises, bien pourvus de tout, réservés de fait aux touristes étrangers, et l'univers des biens et services payables en pesos, où dominent la pénurie, les queues, la mauvaise qualité, le manque de variété. Il y a la prostitution et tous les petits trafics que suscite l'activité touristique. Plus grave est le transfert vers le tourisme et les dollars faciles des professionnels et gens de métier. Le tourisme affecte le tissu social. Il propage des modes de vie, des vices, des rêves. On ne peut contrer ses effets que par l'éducation et la croissance générale. Encore convient-il de rappeler que les revenus du tourisme permettent à Cuba de continuer à offrir des services universels et gratuits en matière d'éducation et de santé. C'est comme si la loterie finançait une partie des dépenses sociales. Les travailleurs de ce secteur donnent chaque année à même leurs pourboires plus d'un million de dollars au ministère de la Santé pour aider à défrayer des traitements coûteux (cancer).
3. Relancer la production sucrière
Le sucre domine le paysage cubain depuis près de deux siècles. Les dirigeants ont tenté de se libérer de cette primauté, associée avant la Révolution au chômage saisonnier, à la dépendance multiforme. Ils ont dû se faire une raison. La canne à sucre est, dans les conditions cubaines, le meilleur convertisseur d'énergie solaire et la culture la plus rentable. Pendant trente ans, Cuba a obtenu, en moyenne, grâce aux accords avec les Soviétiques, huit tonnes de pétrole par tonne de sucre. Certes les termes de l'échange ne sont plus aussi avantageux -- deux tonnes en vertu du dernier accord de troc. En outre, la production sucrière est en chute libre, victime du manque de carburant, des pièces de rechange, d'engrais, de pesticides. En quatre ans, la récolte est tombée de 8 à 3,3 millions de tonnes, soit la plus petite récolte en 50 ans.
On s'emploie à redresser la situation dans les champs comme dans la phase industrielle. Cuba a réparé de vieilles centrales et modernisé ses raffineries avec des investissements étrangers. Il a fait de la prochaine récolte une priorité, allant jusqu'à emprunter pour acheter du pétrole et des engrais. Les secteurs privé et coopératif contrôlent maintenant 90 % de la canne. On revient à la coupe mécanisée, responsable des deux tiers de la récolte avant 1990. Les travailleurs du secteur jouissent de conditions exceptionnelles. On fonde aussi des espoirs dans les nouvelles semences développées en laboratoire.
Note: En 2002, le gouvernement a annoncé la fermeture de plusieurs centrales désuètes. Les cours mondiaux du sucre et les coûts de production élevés l'ont amené à réviser sa politique. Les travailleurs affectés ont été relocalisés ou ont entrepris une nouvelle formation.
4. Développer la biotechnologie, un créneau prometteur
La recherche en génie génétique et en biotechnologie a pris son essor il y a une décennie, résultat d'un quart de siècle d'accumulation de capital scientifique et d'investissement dans la formation technique. Cuba concentre 11 % des techniciens et ingénieurs d'Amérique latine. Des institutions sont nées qui ont acquis une réputation internationale. Il y a plus de 200 centres de recherches avec 31 000 employés dans quatorze complexes scientifiques. Le CGGB, par exemple, couvre 70 000 m² et emploie 350 chercheurs. La recherche porte sur les semences et les dérivés de la canne à sucre, les engrais biologiques, les biopesticides. Cuba est le pays le plus avancé du tiers monde en génétique animale et végétale.
Puissance médicale, Cuba a développé des vaccins, des traitements, des tests de dépistage qu'il exporte ou qu'il dispense sur place. Le tourisme médical a pris de l'envergure, fondé sur les succès en médecine et des installations dont profitent les Cubains. Le Centre international de restauration neurologique soigne la maladie de Parkinson et la sclérose. Le Centre scientifique orthopédique Frank País pratique la chirurgie reconstructive. Un autre traite la rétinose pigmentaire. Les exportations de produits biotechnologiques avoisinent les 200 millions $.
5. Accroître la production alimentaire et réduire la dépendance
extérieure
L'avenir de la Révolution se joue dans l'assiette. L'alimentation est devenue à Cuba une obsession. Elle est de loin la première cause de mécontentement. C'est sur ce terrain que la population juge ses dirigeants. Entre 1991 et 1994, l'offre d'aliments a diminué considérablement en raison de la chute combinée des importations et de la production intérieure.
L'une des réformes a consisté à réorganiser les unités de production. Presque toutes les fermes d'État (80 % de la superficie en 1993) ont été converties en coopératives. Il en a résulté une hausse appréciable de la production. Les citadins ont été encouragés à cultiver des potagers sur les espaces libres. La stimulation de la production passe aussi par une réforme du système de distribution. Les marchés agricoles ont été autorisés en octobre 1994. Approvisionnés par 20 % de la production coopérative et privée, leurs prix (en pesos) réagissent au jeu de l'offre et de la demande. Si les aliments sont beaucoup plus chers que ceux offerts par la magasins étatiques pour la libreta (carnet de rationnement), ils sont plus variés et complètent la ration officielle, inadéquate, puisqu'elle ne couvre qu'une douzaine de jours par mois. Le marché noir (en dollars) persiste, mais a dû s'adapter à la chute des prix et à un meilleur approvisionnement. La distribution étatique, bon marché et accessible à tous, conserve son statut de filet de sécurité, notamment pour les bas salariés, et atténue les effets des inégalités apparues récemment.
6. Favoriser l'investissement étranger
En septembre 1995, l'Assemblée nationale adoptait une loi sur l'investissement étranger pour remplacer le décret-loi 50 promulgué en 1982. Cuba reconnaît qu'elle manque de capitaux, de certaines technologies et de marchés. Mais l'investissement devra se faire dans le respect de la souveraineté, en fonction des intérêts mutuels des partenaires. Presque tous les secteurs sont ouverts, sauf l'éducation, la santé, la défense. Le taux d'imposition est fixé à 30 % du revenu net imposable, mais peut atteindre 50 % dans le cas de ressources naturelles. Pour favoriser l'embauche, un abattement de 11 % est prévu pour les dépenses de main-d'œuvre. Les contributions à la sécurité sociale sont de 14 % de la masse salariale.
Les investissements étrangers (présents dans une trentaine de branches) dépasseraient les 2 milliards $. Il existerait plus de 350 partenariats. Beaucoup d'étrangers s'intéressent au marché cubain: plus de 1000 sociétés ont ainsi participé à la Foire commerciale de La Havane en 1996. Est-on en train de passer au capitalisme et de vendre l'île? Carlos Lage, vice-président du Conseil d'État, a été clair au Forum de Davos en 1996: «Nous ne trompons personne. Nous n'offrons pas à nos partenaires étrangers une transition au capitalisme. Cuba est et continuera à être un pays socialiste. Ce que nous offrons pour l'avenir est, d'abord et surtout, la stabilité et la continuité dans la stratégie appliquée; une économie plus efficace et diversifiée avec une utilisation plus rationnelle de toutes les ressources disponibles, y compris la force de travail.» La loi rappelle que l'objectif est de préserver les acquis et d'assurer le développement durable. L'investisseur doit respecter les lois du travail. Sauf pour certains postes de direction, les travailleurs doivent être des Cubains ou des étrangers résidents permanents. L'embauche se fait auprès d'une agence autorisée par le ministère du Travail et de la Sécurité sociale et suivant ses règlements. L'agence intervient dans les cas de conflits entre le patron et les employés.
Cuba s'emploie enfin à assainir ses finances afin d'améliorer sa cote de crédit. Le budget de 1996 ramenait le déficit à 3 % du PIB, alors qu'il atteignait 33 % en 1993. L'assainissement résulte d'une réduction des subventions aux entreprises étatiques et d'une productivité accrue du secteur public.
Le Canada a été avec le Mexique le seul pays américain à n'avoir jamais suspendu ses relations avec Cuba. C'était une façon de démontrer notre degré d'indépendance à l'égard des États-Unis et de défendre notre crédibilité comme "puissance intermédiaire". Les échanges Canada-Cuba avaient avant tout une valeur symbolique. Il n'empêche que Cuba occupait, vers 1980, le quatrième rang parmi nos partenaires commerciaux en Amérique latine. Le solde des échanges a toujours été à l'avantage du Canada. Le principal obstacle à l'expansion était le manque de devises, ainsi que la réticence du Canada à accorder des crédits commerciaux, tant pour des raisons politiques qu'économiques.
Le commerce Canada-Cuba a atteint en moyenne 737 M $CA en 1996 et en 1997, soit plus du double des échanges effectués au cours des années 1991-1994. En 1998, le Canada a importé pour 469 M$ (nickel, sucre et dérivés, produits de la mer et du tabac) et exporté pour 334 M$ (céréales, produits laitiers, viande, poisson, structures et matériels métalliques, machines industrielles et pièces, matériel électrique, soufre et chlorure de potassium). Plus de 180 000 touristes canadiens visitent annuellement l'île, ce qui en fait le premier ou le second contingent en importance. Il existerait actuellement une trentaine de partenariats avec des firmes canadiennes. Vingt-six sociétés ont des bureaux immatriculés à Cuba. Les gens d'affaires se montrent généralement discrets par crainte de représailles d'Oncle Sam. «Quand on fait des affaires à Cuba, il ne faut pas trop remuer», dit l'un d'eux. Les investissements canadiens directs sont estimés à environ 610 millions de dollars et se concentrent dans les secteurs des mines, du pétrole, de la production d'électricité et du tourisme
Ce n'est pas le cas de Sherritt Inc., une compagnie de Toronto, qui a multiplié les partenariats et les contrats avec des sociétés cubaines. Déjà premier producteur de nickel et de pétrole à Cuba, Sherritt s'est implanté dans l'hôtellerie et s'intéresse à la culture maraîchère. Le pdg Ian Delaney croit en Cuba, vante ses infrastructures sociales et sa main-d'œuvre instruite, des atouts essentiels pour «une économie demeurée en attente»; le gouvernement Castro lui apparaît «très pragmatique». Malgré l'embargo, sinon à cause de lui, Sherritt International est devenu le plus gros fonds d'investissement destiné à Cuba.
De retour à Cuba après une absence de 18 ans, l'ACDI a consacré depuis 1994 plus de 10 millions de dollars à diverses initiatives proposées par des organisations non gouvernementales (ONG), des institutions non gouvernementales (ING), des institutions d'enseignement et le secteur privé et ayant pour but d'établir et de renforcer les liens avec Cuba.
Le gouvernement canadien exploite ses bonnes relations avec les dirigeants cubains pour faire avancer la cause des droits de la personne, du pluralisme politique et des règles du marché. À la différence de Washington, Ottawa évite cependant d'étaler sur la place publique les différends qu'il entretient avec La Havane sur ces questions. Rarement se permet-il des remontrances publiques. Il a opté pour le dialogue, parfois tendu, plutôt que pour les diktats et l'isolement. Notons que l'immigration cubaine au Canada est insignifiante (513 immigrants en 1998) et qu'il accueille à l'occasion des prisonniers libérés.
7. Combattre et limiter les inégalités
Les réformes économiques entraînent des distorsions vivement ressenties, minant le consensus politique. L'introduction de mécanismes de marché et la présence de nombreux étrangers engendrent la croissance des inégalités. L'accès aux dollars est indispensable pour disposer d'un minimum de confort, car les pesos ne suffisent pas à assurer la ration minimale. Les remises venant de l'étranger sont les sources les plus consistantes de devises. Beaucoup recourent à des moyens illégaux : location de chambres, taxis, prostitution, chapardage (cigares). Cela crée un problème de valeurs : se mettre en marge de la loi pour survivre. La course aux dollars corrode les valeurs au point de créer deux classes définies par l'accès à cette devise jadis interdite, symbole par surcroît de l'impérialisme. Il y a tous ces Cubains qui ont accès aux dollars parce qu'ils comptent de la famille aux États-Unis qui leur envoie de l'argent (de l'ordre de 800M $ par année) ou leur apporte des cadeaux (la loi US limite à un voyage par année et pour cause de maladie!). Les Afro-Cubains sont les moins susceptibles d'en bénéficier, car l'émigration les a désavantagés. Il y a aussi ceux qui travaillent dans le secteur touristique ou pour les sociétés mixtes et qui touchent des pourboires ou des primes en devises, sinon en nature. En 1999, plus d'un million de travailleurs touchaient des primes de rendement ou des stimulants en devises ou en nature pour une valeur totale supérieure à 200M$, soit en moyenne per capita un supplément équivalant à 20 salaires moyens mensuels (200 pesos)!
Et il y a bon nombre de travailleurs autonomes -- plus de 200 000 sont enregistrés -- qui exercent plus de 150 professions et métiers ouverts à l'emploi privé. Avant 1990, l'État employait environ 95 % de la main-d'œuvre. L'emploi non étatique est ainsi passé de 5 % à 15 ou 20 %. Le secteur autonome ne constitue dans la majorité des cas qu'un mécanisme de survie. Le gouvernement calcule que les deux tiers de la population ont accès aux dollars. On assiste à une inversion de la pyramide sociale: un serveur ou un surveillant dans un parc de stationnement dispose d'un plus grand pouvoir d'achat qu'un médecin. Fidel reconnaissait que le «jineterismo» ne se limitait pas au sexe. La corruption n'est plus exceptionnelle, surtout dans les échelons subalternes de la bureaucratie. Plus de 500 poursuites ont frappé des spéculateurs; quantité de biens ont été saisis. L'enrichissement illégal est poursuivi.
Si l'ouverture a permis l'apparition de «nouveaux riches», c'est un effet pervers qu'il faut combattre. Un nouveau système fiscal se met en place. Un impôt frappe désormais les revenus en devises ou les revenus non salariaux. Le taux est de 10 % pour les revenus inférieurs à 2 400 $, mais atteint 50 % sur la tranche supérieure à 60 000. On introduit un péage sur certaines routes, une taxe sur la publicité pour les travailleurs indépendants. Des impôts frappent désormais les logements, les fermes, les terrains, les locations d'appartements et de chambres. Tous les Cubains devront contribuer aux dépenses collectives dont tous profitent. Aucun Cubain ne peut embaucher un autre Cubain, à moins qu'il soit un membre de sa famille immédiate, ce qui a permis la multiplication des restos, ces paladares qui concurrencent les établissements étatiques, servent des repas facturés en dollars, mais paient une redevance mensuelle à l'État.
Les perspectives
L'économie cubaine a connu un début de récupération en 1994, confirmé depuis par des taux annuels positifs. Entre 1995 et 1999, Cuba a connu un taux moyen de croissance du PIB de 4,0 % (contre 2,5 % pour l'Amérique latine) et un taux per capita de 3,6 % (contre 0,8 %). La production de nickel -- dont Cuba a des réserves immenses (20 Mt) -- a augmenté considérablement , de même que le tabac (surtout sous forme de cigares). L'instauration des marchés a modifié l'état d'esprit des Cubains. L'approvisionnement, encore difficile, est moins le cauchemar quotidien et les prix ont chuté considérablement. La production de tubercules et de légumes par exemple s'est accrue de 25 % en 1995, puis de 28 % en 1996. Signe de revirement: le dollar qui avait atteint en juin 1994 130 pesos sur le marché noir s'échange à 25 avec l'ouverture de bureaux de change officiels, accessibles à tous, ce qui a diminué l'avantage de disposer de dollars. Cuba a pu enfin diversifier ses partenaires commerciaux: ainsi 40 % de ses échanges se font avec ses voisins d'Amérique latine. Il entend briser le cercle de la dépendance.
Les dirigeants ne pavoisent pas pour autant. Ils savent que Cuba n'aura pas récupéré son niveau de vie de 1989 avant 2005. Ils manœuvrent avec prudence, conscients que les réformes ont souvent des effets secondaires. D'où une politique de petits pas afin d'éviter les erreurs. Depuis 1960 Cuba a été un laboratoire. Cuba pratique pour l'instant une approche prudente à la réinsertion. Il cherche à minimiser les coûts sociaux et politiques. Ou bien c'est le seul dosage accessible compte tenu du blocus. Choisir une approche plus agressive comporterait des risques mais peut-être aussi des rendements qui permettraient de neutraliser les inégalités. Ce sont des choix difficiles car les risques sont élevés.
Les dirigeants ont démontré en effet un pragmatisme pour résoudre les problèmes, sans sacrifier des principes intangibles qui définissent l'atteinte d'un socialisme national. Le socialisme ne se construit pas à coup de recettes. Il ne faut pas perdre de vue que la suprématie du capitalisme a conditionné des expériences que les artisans du socialisme situaient aux antipodes. La justice sociale est encore le critère suprême dans la prise de décision. Le Cubain moyen sait aussi que malgré les difficultés il s'en tire mieux que son cousin ailleurs en Amérique latine.
N'en déplaise aux détracteurs ou à plusieurs analystes, Cuba n'est pas sur la voie d'une restauration du capitalisme. Certes les réformes transmettent des signaux contradictoires à l'intérieur et à l'extérieur. Nombre de Cubains sont désabusés, confus devant ces changements et les phénomènes sociaux qui leur sont associés, les contrastes dans les styles de vie, la contradiction entre les valeurs, les slogans et les réalités concrètes, entre les manifestations de la solidarité et la montée de l'individualisme. Le secteur mixte (appelé capitaliste par beaucoup) -- aucun Cubain n'est admissible -- n'est pas destiné à devenir hégémonique. Il doit servir à consolider le secteur planifié revu et corrigé afin qu'il soit plus efficace, plus performant, plus indépendant. C'est seulement de cette façon que le projet socialiste cubain sera viable. Cuba vit une transition d'un type de socialisme très centralisé, paternaliste, à un autre type de socialisme, décentralisé, ouvert à l'initiative individuelle, mais privilégiant des formes coopératives, attentif à la productivité et aux avantages comparatifs, inséré dans les circuits mondiaux, mais défini pour un espace national. L'État entend conserver un rôle recteur dans l'économie, par le biais de la propriété d'une grande partie des moyens de production et la capacité de réguler l'économie. Il lui faut préserver sa capacité à financer les dépenses sociales et à défendre les intérêts nationaux.